Entretiens

Le boulon : édition radicalement rock

Entretien avec Xavier Belrose, le fondateur du Boulon, une maison d’édition qui accueille des textes issus de la culture musicale. Son idée de départ : donner une résonance à des voix bien souvent oubliées, ou peu écoutées, car c’est à travers « ceux qui sont en marge » que la musique a gagné ses lettres de noblesses. Comme le dit Johnny Marr, dans son autobiographie, ce sont les outsiders qui on fait bouger l’industrie musicale. Ce sont eux qui intéressent le boulon.

D’où vient ta passion pour la musique ?

Je me suis construit musicalement en opposition avec mon environnement. Quand tu aimes la musique indépendante, tu es seul au monde. J’ai grandi avec les Inrocks et quand je les lisais, j’avais l’impression qu’ils ne s’adressaient qu’à moi. C’est grâce à eux que j’ai découvert Creation et les petits labels anglais comme Sarah Record. Je continue à aimer les groupes qui étaient sur les compilations CD, qui accompagnaient le magazine, et je ne les lâcherai jamais. Je n’apprécie pas que les groupes deviennent de trop grosses machines, ce qui m’intéresse quand je vais à des concerts, c’est d’aller voir les artistes à la fin du set, de pouvoir échanger avec eux. Ce que j’aime avant tout dans la musique c’est la fragilité, la délicatesse, j’ai presque envie de dire “quand ça n’est pas parfait”. Je suis sensible par exemple aux gens comme Momus ou Lawrence de Felt.

Est-ce qu’un album comme Pet Sound peut être considéré comme une de tes références musicales ?

Complètement, presque tout des Beach Boys raisonne en moi, pas seulement Pets Sounds. Quand j’étais gamin j’avais des préjugés sur ce groupe, et puis un copain m’a fait une cassette de cet album et j’ai été totalement fasciné par sa beauté. Mais je l’ai trop écouté, et maintenant je prends plaisir à découvrir les chutes de studio.

Ta culture musicale s’est construite en partie grâce aux livres ?

Pas immédiatement parce que je ne savais même pas que ça pouvait se faire, mais par contre les fanzines oui. Dans les années 80 il y en avait beaucoup autour de ce qu’on appelait le rock alternatif. La radio a été également un média très important pour moi. J’en ai fait pendant presque 10 ans dans ma ville, à Reims. J’animais des émissions, qui n’étaient certainement écoutées par personne, pendant lesquelles je dressais des petits portraits de groupes que j’appréciais, comme House of love ou Felt. La découverte des livres est arrivée bien après. Je suis entré dans le monde de l’édition par hasard, en 92 la Fnac s’installe à Reims, je postule au rayon disques en leur disant avec un peu d’arrogance que s’ils voulaient réussir dans ma ville il fallait qu’ils me prennent. Finalement ils m’embauchent mais je me retrouve au poste le plus bas du rayon livres, celui d’étiqueteur. C’était ingrat comme boulot mais tous les livres passaient entre mes mains, et j’ai commencé à prendre un plaisir infini à les découvrir. Et de fils en aiguille je suis devenu directeur commercial dans l’édition, c’est mon métier, je suis à la jonction de l’éditeur, de la distribution, des libraires, et des auteurs. J’ai eu la grande chance de choisir les maisons d’éditions pour lesquelles je souhaitais travailler comme Actes Sud, Autrement, Le cherche midi et Le serpent à Plumes qui est ma maison d’édition de cœur.     

As-tu des ouvrages liés au rock qui t’ont particulièrement marqués ?

Il y a un livre qui pour moi a été un véritable déclic, qui m’a fait véritablement prendre conscience qu’il était possible d’allier littérature et musique, c’est “Sur le Rock” de François Gorin sorti en 90. Et également le livre de Brian Eno “Une année aux appendices gonflés”. Il s’agit en fait de son journal intime de l’année 95. Pour moi c’est un livre phénoménal parce qu’on se rend compte que, quoi qu’il fasse, même les choses les plus banales, cet artiste est constamment dans la création. 

Quel a été le déclic qui t’a fait te lancer dans la création de ta propre maison d’édition ?

Cette envie de monter une petite maison d’édition me trottait dans la tête depuis longtemps. A l’époque, je travaillais au Serpent à plumes quand j’ai reçu un texte de Benjamin Berton, “Dreamworld ou la vie fabuleuse de Daniel Treacy”. En le lisant je suis tombé par terre, c’était d’une beauté absolue, mais je ne voyais personne qui pourrait publier un bouquin comme celui-là. C’est réellement la volonté de sortir ce livre à tout prix qui m’a décidé de me lancer dans la création du Boulon. 

Existe-il une solidarité qui s’organise entre les différents acteurs des maisons d’édition rock ?

J’aimerais que les petites maisons d’édition rock se fédèrent , mais il faut construire cette solidarité, elle ne va pas venir naturellement. C’est compliqué et lourd à mettre en place. Mon rêve absolu serait d’organiser un salon du livre rock. On est tous je pense très solitaires, on fait nos trucs dans notre coin, et ça serait dommage qu’on ne se fédère pas autour de cette passion que l’on partage tous.

Tu viens de lancer une toute nouvelle collection, seveninches, pourrais-tu la présenter ?

Il existe deux collections, Discogonie en France et 33 1/3 en Angleterre qui s’appliquent à disséquer un album, chaque titre correspondant à un chapitre. Moi ce qui me plaît dans la musique c’est l’émotion, la sensation, quelque chose d’impalpable, et je trouve qu’un single c’est encore plus fort qu’un album, c’est emblématique et tout se construit autour. J’avais envie de raconter une chanson mais que l’auteur se raconte aussi. Nicolas Savage, qui a écrit le 7 inches sur Hand In Glove des Smiths, a une approche très encyclopédique, il connaît tout sur la musique, il croise énormément ses sources d’information, alors que pour Blue Monday, Frédérick Rapilly, a eu une démarche plus dans l’émotion, plus personnelle. Ce sont deux approches qui sont différentes et que j’apprécie tout autant. Lorsque j’ai lancé cette collection je savais que ces deux titres allaient déclencher des envies chez beaucoup de monde, résultat aujourd’hui j’ai une quinzaine de titres en préparation. 

Est-ce que l’on connaît les prochains 45 tours de cette collection ?

En 2023 il va y avoir Trans-Europe Express de Kraftwerk, Ashes to Ashes de Bowie et Fairytale of New York des Pogues, et l’année prochaine débutera avec un Troggs et  Amoureux Solitaire de Lio. D’ailleurs je tiens à dire que je n’ai pas envie de faire que de l’indie, et il y a deux titres que j’adorerais que quelqu’un fasse pour la collection c’est Video Killed the Radio Stars de Buggles, parce que cette chanson raconte tout et que le compositeur Trevor Horn est un type hyper intéressant, et le deuxième ça serait un Madonna, n’importe lequel. Ce qui m’intéresse aussi dans cette collection c’est que les auteurs ne soient pas toujours les mêmes, et qu’ils ne viennent pas obligatoirement du sérail de l’auteur rock.

Entretiens-tu un lien particulier avec tes auteurs ?

Ça dépend des auteurs, il y en a plein que je n’ai jamais rencontré, comme Nicolas Savage par exemple, mais le lien avec les auteurs est super important, parce que tu ne construis rien sans eux. Tout le problème c’est que j’ai un métier à côté et j’aimerais avoir beaucoup plus d’intéraction avec eux, mais c’est un luxe pour moi.

Certaines sorties ont été proposées à un financement participatif, c’est un modèle économique qui est intéressant pour une petite structure comme la tienne ?

Je le faisais au début mais de moins en moins, ça m’a bien aidé sur certains projets, sur d’autres c’est plus difficile à mettre en place. Pour le faire il faut qu’il y ait une logique réelle, par exemple pour le livre sur les Thugs, j’avais le groupe avec moi, ils ont fait un cd inédit, donc ça m’a beaucoup aidé, et rien qu’avec le financement participatif j’en ai vendu 500 exemplaires. Mais ça demande beaucoup de boulot, et je n’ai plus le temps, je le referai si le bouquin en vaut la peine. Mes livres sont distribués par Interforum, qui est un des plus grands diffuseurs en France, donc tu les trouves partout, et ça c’est essentiel. Maintenant le Boulon c’est une maison qui ne fait pas un centime de bénéfices, je ne gagne pas d’argent mais je n’en perds pas.

Hormis les seveninches, quelles vont être les autres prochaines sorties ?

A la rentrée je vais sortir une bio du Badalamenti, c’est une universitaire qui est spécialiste du lien entre le compositeur italien et David Lynch qui l’a écrite, et un en octobre, un truc énorme, l’auto-bio de Bobby Gillespie !

Merci à Xavier Belrose de nous avoir accordé cet entretien.

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