Persona : explorer la face cachée des artistes
Depuis plusieurs années, Persona s’impose comme une revue singulière dans le paysage culturel. À travers de longs entretiens, des documents rares et une attention particulière portée à la dimension intime de la création, le magazine explore l’univers des artistes bien au-delà de leur actualité immédiate. À l’occasion de cette rencontre avec Frédéric Lemaître, le rédacteur en chef, nous revenons sur la genèse de la revue, sa ligne éditoriale, son évolution au fil des années et les projets à venir.

Peux-tu nous raconter l’histoire de la revue Persona et ce qui a motivé sa création ?
Au départ, j’écrivais dans le fanzine rock Abus dangereux, qui a existé pendant plus de trente ans. Mais lorsque je proposais d’écrire sur Dominique A ou sur les projets solo de Serge Teyssot-Gay, par exemple, c’était soit trop franco-français, soit trop spécifique…
Par frustration, j’ai donc eu envie de créer ma propre revue, en y mettant tout ce que j’aime : pas seulement la musique, mais aussi la littérature, le cinéma, la philosophie. C’est comme ça qu’a été créé, en 2016, le numéro 0 de Persona. Et cette année 2026, la revue fête ses dix ans.
Est ce que des magazines existants ont pu être des sources d’inspiration, des références ?
Au milieu des années 80 je lisais Rock & Folk et Best, qui proposaient des choses intéressantes, mais je trouvais qu’ils survolaient un peu les sujets et n’allaient pas vraiment au fond des choses. Et quand Les Inrockuptibles sont arrivés, ça a tout changé : on y trouvait de grandes interviews avec de très belles photos. Donc oui, Les Inrockuptibles ont clairement été une référence.
Comment définirais-tu l’esprit et l’identité éditoriale de Persona ?
C’est un magazine qui est très ouvert. On y parle principalement de musique, mais aussi de photographie, un peu de cinéma, de littérature et de philosophie. Même si, dans chaque numéro, on revient souvent à des choses que l’on aime depuis toujours, comme le post-punk, les groupes ou artistes français avec de beaux textes, on peut aussi aller vers des univers plus expérimentaux ou pop-rock au sens large.
De façon générale, on aime mettre en avant des artistes qui ne sont pas encore très connus, éviter les grandes locomotives. Cela dit, avoir un nom plus installé en couverture peut aussi être intéressant : ça permet d’attirer de nouveaux lecteurs et de leur faire découvrir la revue.
La couverture du prochain numéro sera Feu! Chatterton. Ils sont très populaires, mais restent un groupe qui cultive une vraie intimité et une certaine mélancolie dans leurs morceaux, avec en plus de nombreuses références littéraires.
Quel est le sens du nom « Persona » ?
Alors évidemment, il y a une référence au film de Bergman, qui est l’un de mes films préférés. Mais comme nous ne sommes pas un magazine de cinéma, ce n’est pas une référence directe. La persona, c’est le masque social que l’on revêt en société, mais aussi tout ce qui reste caché ou invisible : cet espace trouble et intime qui existe entre l’artiste et son œuvre.
Comment choisis-tu les artistes, auteurs et sujets qui figurent dans chaque numéro ?
Ça va de mes goûts personnels aux propositions des autres membres de la revue. Souvent, je leur fais confiance, même si je ne connais pas toujours les artistes qu’ils dénichent de leur côté. Il m’arrive aussi de dire non à certaines propositions : parfois, des labels inconnus me contactent et je me rends compte qu’ils ne connaissent pas du tout le magazine. Persona n’est absolument pas là pour faire la promotion de tout un chacun, il faut un vrai désir et un rapport humain qui doit aller dans les deux sens.
On travaille également en fonction de l’actualité, puisque l’on reçoit beaucoup de CD et de livres à leur sortie. Ensuite, on voit si cela correspond à nos envies. On ne peut évidemment pas parler de tout ce qui sort, d’autant plus que notre rythme trimestriel impose des limites.
Être légèrement en décalage avec l’actualité n’est pas un problème pour nous. On essaie plutôt d’inscrire Persona dans quelque chose d’un peu intemporel, ce qui permet aussi de rester en marge des périodes de grosses promotions.

Comment crée-t-on un climat de confiance pour que l’artiste se livre autrement qu’à travers une simple promotion ?
Par un vrai travail en amont sur certaines questions, celles qui vont chercher le petit détail, celui qui fait que l’artiste se sent en confiance. Il comprend alors que l’on connaît son œuvre, que l’on s’est vraiment préparé. Il y a tellement d’interviews où l’on sent que le journaliste ne maîtrise pas son sujet.
C’est aussi une question de posture, une manière d’être que l’artiste ressent très vite. Creuser son sujet permet de s’approcher un peu plus près de ce que l’artiste a en lui. Évidemment, cela doit se faire avec douceur et subtilité. Dans nos questions, on essaie d’aborder des choses plus profondes, parfois très intimes, et cela demande du temps.
Par exemple, avec Étienne Daho, j’ai pu évoquer la vieillesse et la sexualité parce qu’il se sentait en confiance. C’était un moment très fort, car il était réellement dans le partage.
Parfois, il est aussi intéressant de faire celui qui ne sait pas, de poser des questions naïves, puis d’approfondir. J’ai toujours un ordre de questions bien défini, qui tend vers cette recherche d’intimité. J’aime que mes interviews ressemblent presque à des conversations, que les réponses dialoguent entre elles et créent du lien.
As-tu des exemples marquants de rencontres qui ont surpris l’équipe, ou changé ton regard sur un artiste ?
Je me souviens que lorsque j’avais interviewé Manoukian, certaines personnes de l’équipe se demandaient ce qu’il venait faire dans le magazine. Pourtant, c’est un véritable passionné de musique : il a énormément d’anecdotes à raconter et il est très intéressant. Ça avait peut-être surpris, oui.
Qu’un artiste soit mainstream ou non, je m’en fiche. Si je le trouve bon, ça ne pose aucun problème de le mettre dans le magazine. Il y a peut-être des personnes qui pensent que mettre Feu! Chatterton en couverture, c’est être un vendu. Mais moi, je conseille simplement de lire l’interview et de découvrir qui sont vraiment ces gars.
Tu as sorti 3 carnets qui retrace l’histoire de la trilogie de Cure, pourquoi avoir choisi ce groupe en particulier ?
J’ai découvert l’album Pornography deux mois après sa sortie. J’avais 13 ans et demi et ça a été ma première véritable grande claque. J’écoutais déjà les Sex Pistols, The Police ou David Bowie, mais quand The Cure est entré dans ma vie, tout a vraiment changé.
Leur musique coule dans mes veines et travailler sur cette trilogie s’est donc imposé comme une évidence : il fallait que je partage cet amour pour ces disques-là.
J’ai aussi un côté un peu archiviste. J’aime partir à la recherche de petites anecdotes, de photos que l’on n’a pas beaucoup vues, et essayer de comprendre comment de si jeunes garçons, Smith avait à peine une vingtaine d’années quand il a écrit ces albums, ont pu créer une œuvre aussi forte.

Y a-t-il de nouveaux formats ou projets que tu souhaites développer ?
Je vais prochainement m’attaquer à la suite des carnets sur The Cure, c’est-à-dire à la période 1983-1984, avec la compilation Japanese Whispers, l’album The Top, le projet avec Steven Severin The Glove, et j’évoquerai également la tournée durant laquelle Robert Smith jouait avec Siouxsie and the Banshees.
Par ailleurs, il y a des années, j’ai commencé à écrire un livre sur Noir Désir. C’est un groupe que j’ai beaucoup vu en concert, entre 1989 et leur tout dernier en 2002. J’avais réalisé une interview à l’époque de Tostaky, ce qui a un peu déclenché notre relation. À partir de 1992, nous sommes restés en contact : ils m’ont fait confiance, je pouvais les filmer et je les voyais fréquemment avant ou après leurs concerts.
Le fait qu’Abus Dangereux les ait interviewés dès leurs débuts, en 1987, les avait marqués : ils se souvenaient de cette fidélité et nous en remerciaient.
Ce livre sera l’occasion de revenir sur l’aspect scénique, indissociable du groupe tant leurs concerts étaient intenses.
Merci à Frédéric Lemaître de nous avoir accordé cet entretien.
