Richard Bellia

Richard Bellia : Picture of you

Depuis plus de quarante ans, Richard Bellia photographie le rock sans jamais chercher à en polir les contours. De Bowie à Cobain, de The Cure à Gainsbourg, il capture les artistes avec un œil brut, fidèle à l’argentique et allergique aux poses convenues. Entre anecdotes, coups de gueule, et souvenirs de rencontres, le photographe revient sur une vie passée au plus près des musiciens. Une conversation aussi mordante que passionnée.

Tu restes fidèle à l’argentique. Pourquoi ce choix ?

C’est d’abord un choix esthétique, c’est clairement plus beau, c’est également une discipline de travail, faire les choses bien, avec attention.

Ce n’est pas une résistance au numérique. Je ne me définis pas “contre” quelque chose, je fais ça pour moi.

Faire du numérique c’est pas très grave tant que tu fais des photos moyennes. Mais le jour où tu fais une très belle image sur le mauvais support, tu réalises que tu ne peux rien en faire. 

Pendant un an et demi, j’ai fait du numérique pour le site d’Arte parce qu’il fallait aller vite. Mais quand je rentrais chez moi et que je regardais mes images, j’étais hyper frustré par le résultat …

Le nombre limité de vues en argentique, ça change ta manière de travailler ?

Non, absolument pas, ça ne change rien du tout.

Que ce soit un portrait ou un concert, ce sont deux aventures différentes, mais de la même manière, tu as toujours un temps limité, une lumière et une situation. Tu fais quelques prises, tu affines, et normalement en 30 photos tu dois avoir quelque chose.

Si au bout de 30 photos tu n’as rien, c’est que t’es un blaireau, il faut quand même réfléchir un peu avant de déclencher …

Richard Bellia (copyright Isabelle Jacquemond)
Jusqu’où peut-on intervenir au tirage sans trahir l’instant ?

Tant que le tirage ressemble à une interprétation du négatif, c’est acceptable.

Mais quand tu commences à bidouiller dans tous les sens, là tu te trahis.

En couleur, le rôle du tireur est de sortir un papier qui ressemble à la réalité : le ciel bleu, l’herbe verte, etc. Et essayer d’être créatif, c’est vite moche et voué à l’échec. 

En noir et blanc, il y a plus de liberté. Le tirage photo noir et blanc se fait par transparence, tu peux avoir chié ton exposition ou ton développement et avoir un négatif trop ou pas assez dense, et dans ce cas, tu peux corriger ça en passant plus ou moins de lumière par transparence. Traditionnellement j’aime bien que mes photos aient un peu la patate, donc au tirage on donne un peu plus de contraste.

Une fois j’ai donné le même négatif à trois très grands tireurs, sans leur donner vraiment d’indication, et au final on avait quelque chose d’assez proche dans les trois cas.

C’est au développement de ta pellicule, à l’exposition, au choix de péloche et à la manière dont tu as photographié que se font les vrais choix . Un tireur ne pourra pas sauver une mauvaise photo.

Quel a été le premier cliché où tu t’es dit : “Ça, c’est ma patte” ?

Aucun.

Ça supposerait que j’aie un recul particulier sur mon travail. J’aimerais bien être conscient d’avoir un style tellement particulier que quand je photographie je me dis “Ah voilà là c’est du Bellia !” (rires) Malheureusement je n’ai pas cette petite voix qui résonne dans ma tête.

Tu as photographié Bowie, Cobain, The Cure… Comment brises-tu l’armure de ces icônes en quelques secondes ? 

En allant vite. Et surtout il faut parler aux gens connus comme à des gens normaux, et des gens normaux comme à des gens connus. 

Par exemple lorsque tu arrives chez Geffen : “Ah c’est vous la réceptionniste de chez Geffen !” et quand tu as Cobain en face de toi : “Il fait froid aujourd’hui, on se les gèle !” (rires)

Certains photographes de concert se plaignent d’être parqués, limités dans le nombre de photos … Tu confirmes ?

Non, et ceux qui se plaignent sont des blaireaux : tu n’as pas payé ta place, tu as les coudes sur la scène, à coté de ça il y a des gens qui se retiennent de pisser pour être au premier rang , et toi tu te plains ???

De toute façon, ça fait longtemps que c’est comme ça. Depuis 1982 ou 1983, c’est uniquement les trois premières chansons. Et puis franchement, les photographes, si tu leur donnes trop de temps, ils checkent leur Internet, ils fument une clope ou ils vont se chercher une bière (rires). 

Après ça rend fou quand tu es amoureux du groupe …

D’autant que certains concerts mettent parfois du temps à démarrer

Ça c’est vrai, et c’est d’ailleurs pour ça qu’on ne voit plus de photos de musiciens qui transpirent.

Comment juges-tu la gestion de l’image dans l’industrie musicale actuelle ?

Je trouve que de plus en plus d’artistes mélangent information et promotion.

Tu te rappelles quand Stromae était venu sur TF1, qu’il était interviewé et que, suite à une question, il s’était mis à chanter ? Eh bien, il n’avait pas compris la différence entre l’information et la promotion, et ça, c’est désolant … 

Tu as créé ta propre maison d’édition. Pourquoi ?

Pour ne pas me mélanger. Je ne veux pas être dans le catalogue d’un éditeur, je ne veux pas être à un festival de photo avec quinze autres blaireaux avec des numériques autour de moi, je fais mon truc.

Donc j’ai créé ma boîte d’édition pour vendre mon livre, et les expositions c’est uniquement autour de mes photos. Je trouve aussi qu’on apprend plein de choses en bossant tout seul, par exemple l’édition ça m’aide à être rigoureux sur l’écriture.

Et puis, quand tu fais tout toi-même, si tu es mauvais, tu t’en aperçois vachement plus vite.

Robert Smith (copyright Richard Bellia)
Tu as croisé la route de The Cure très tôt dans ta carrière. Quel a été le déclic qui t’a fait comprendre que ce groupe allait devenir le fil rouge de ta vie artistique ?

En fait, je ne les ai pas toujours suivis. Dans les années 90, Robert ne m’a pas vu pendant plus de dix ans parce que leurs disques étaient chiants.

Même si ma chanson préférée de Cure date de cette époque, elle est sur l’album Bloodflowers, c’est Maybe Someday.

Mais il y a tellement peu de gens qui ont une carrière aussi exceptionnelle qu’eux… Bowie, il a fait de la merde pendant longtemps, les Stones, ils font deux bons morceaux par album, même les Talking Heads, que j’adore, ont raté certains disques.
 
Ce qui émane de The Cure résonne dans le cœur de beaucoup de gens, aussi bien au Mexique qu’à Göteborg ou à Nîmes. Il y a un côté universel dans leur musique. 

Quand on photographie un groupe sur plus de 40 ans, la dynamique change forcément. Comment passe-t-on du statut de jeune photographe à celui de témoin privilégié du groupe ?

Ce n’est pas moi qui suis connu, c’est mon travail. Et ce n’est pas parce que j’ai deux ou trois fulgurances avec le groupe sur quarante ans que j’aurais gagné des galons de témoin privilégié. J’y vais juste avec mon appareil photo et tout mon cœur. Mais ça reste toujours un moment particulier de les rencontrer, c’est jamais routinier.

Il y a une photo ou une anecdote particulière avec le groupe qui résume l’esprit de The Cure hors champ ? 

Oui, en décembre 1984, dans les loges d’un studio à Londres, pour l’enregistrement de The Top. Dans la pièce, il y avait un carton rempli de cartouches de clopes et de bouteilles d’alcool, et ils avaient marqué au feutre : « Cette picole appartient à The Cure, pas touche ! » (rires)

Tu as déposé la marque Rock and roll. Pourquoi ?

C’était juste pour le fun. Sur le site de l’INPI tu peux connaitre l’adresse des gens qui ont déposé des marques. J’ai cherché qui avait déposé le nom Johnny Hallyday. J’ai récupéré l’adresse de Jean-Philippe Smet à Gstaad, en Suisse, et à Noël, je lui ai envoyé un recommandé en disant :  “Cher Jean Philippe, je voulais vous souhaiter une bonne année car vous êtes un des meilleurs représentants de ma marque. » (rires)  

Est-ce que des groupes imposent une manière particulière de les représenter sur une photo ? 

Oui, il y a trois différents genres de musique comme ça : le rap, le hard rock et les boys bands. Les gens partent de l’idée que chaque membre du groupe est égal aux autres , il n’y en a pas un plus important que l’autre, et donc ils sont toujours disposés en ligne droite.

Un œil sur la musique Photographies 1980-2016 Richard Bellia
Qu’est-ce qui caractérise une bonne photo ?

Alors j’ai un truc pour mesurer ça: le temps que les gens passent devant et le bruit qu’ils font en la voyant.

J’ai exposé à Los Angeles et j’avais des photos d’Henry Rollins, qui est une personnalité très connue dans cette ville, avec des cheveux et qui souriait, ce qui est plutôt rare, et j’ai remarqué que quand les gens passaient devant ils s’exclamaient : « Oh, regarde Henry !”  

As-tu déjà renoncé à prendre une photo parce que l’instant que tu allais capter te semblait trop intime ? 

Oui, quand les gens sont bourrés ou défoncés, ou si c’est un moment très personnel. Je la prends mais je ne la diffuse pas. Maintenant je peux t’en citer deux dans toute ma vie donc ça n’arrive pas souvent.

Quelle image jugée ratée au moment du développement te paraît aujourd’hui essentielle ? 

Pour moi des photos essentielles ça n’existe pas, c’est son utilisation qui la conduit à l’être. Une photo devient iconique parce qu’elle a été diffusée de très nombreuses fois. Mais une photo c’est juste une conjonction de plusieurs choses, une bonne  lumière, un endroit qui s’y prête, un bon modèle, et un peu d’inspiration.

La profusion d’images sur les réseaux sociaux rend-elle plus difficile la création d’une photographie mémorable ?

Ah mais ça c’est le problème des blaireaux qui se sentent pousser des ailes ! Les mecs utilisent Photoshop, publient des photos hyper saturées, et les gens trouvent ça bien. On ne les avait jamais félicités une seule fois de leur vie avant qu’ils ne s’achètent un numérique, donc il faut les comprendre, les blaireaux. Et pour peu que les mecs n’aient vraiment peur de rien, alors là, tu te retrouves avec des #frenchphotographer ou #ilovephotography.

Mais tu remarqueras que ça n’a pas changé grand-chose, car la majeure partie des gens qui font des photos de concert et de musique ont des goûts de merde, donc tu auras toujours plus de photos d’Orelsan que de Fat White Family.

Quel musicien as-tu le plus mal photographié malgré plusieurs tentatives ? 

J’ai une anecdote à ce sujet. En 1985, j’ai passé une journée avec Gainsbourg et Bashung. J’étais tout jeune, 23 ans, très impressionné, et je n’ai pas réussi à faire des photos correctes.

Et en 2018, j’étais à la Route du Rock, où Charlotte Gainsbourg se produisait. Par hasard, je fais la connaissance de la fille de Bashung. Je l’amène dans les loges pour la présenter à Charlotte, je prends des photos et de nouveau je les foire …

Dernière question : avec quel artiste disparu aimerais-tu disposer d’une heure et d’une seule pellicule ? 

Je dirais avec Erik Satie.

Merci à Richard Bellia de nous avoir accordé cette interview.

Richard Bellia Photographie – photographie argentique et édition

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